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[…] Sur le bord droit de la photo, une silhouette mince de trois-quarts, un peu voûtée, laisse la place à un paysage hivernal où la neige commence à fondre sous un ciel laiteux, comme si le jeune homme, qui regardait au loin les pages blanches qu’il a commencées à écrire, venait de se tourner vers l’objectif. Les mains sont dans les poches d’un pantalon noir serré, sans doute à pattes d’éléphant, une chemise lie-de-vin au large col sort de l’encolure en V d’un pull jersey aux vagues en camaïeu de bleu marine. Les traits de son visage, empreints de jeunesse, portent déjà sur les tempes les promesses de la sagesse et de l’assurance. Une barbichette épaisse et large, sans moustache, laisse voir un léger sourire confiant. Des yeux à peine ouverts, peut-être à cause de la luminosité de la neige, ou de la fatigue : il vient de terminer, cet hiver 1966, son service militaire. La fin d’une obligation sans doute pesante, interdit d’ordre serré car incapable de marcher au pas et autant de chanter juste. Une fin de service qui annonce autonomie et liberté, dans les coulisses du grand théâtre de 1968, et cela ne pose pas de problème à ce jeune homme qui monte déjà sur les planches. La quille qui augure un premier job, enfin partir du centre de formation de Rhône Poulenc, s’approcher de Lyon, de Belle-Etoile et plus loin encore, plus loin même que Paris, à Gauchy où il sera voisin d’un sage conscrit, puis plus loin encore, heureux qui comme Ulysse, n’a pas peur des voyages, au gré des mutations, dans le balancement moelleux et pratique d’une 2Chevaux, confortable et prestigieux d’une Cx, ou celui, élégant et moderne, d’une Caravelle d’Air France.

« Des mouvements de déplacement parcouraient la société en tous sens, les paysans descendaient des montagnes vers les vallées, […] les rapatriés d’Algérie et les ménages d’OS qui avaient quitté leur maison basse avec les cabinets dehors se retrouvaient ensemble dans les grands ensembles divisés en F suivi d’un chiffre. Mais ce n’était pas d’être ensemble que les gens avaient envie, seulement du chauffage central, des murs clairs et d’une salle de bains. […] »

Citroën, comme Rhône Poulenc, préparaient eux-aussi leur aventure, préférant dans une course poursuite contre le temps vendre des brevets et des procédés, dans les marchés en pleine expansion à l’international, au lieu d’attendre de se faire piquer les formules et procédures par des chinois experts en espionnage industriel. Peine perdue, les usines montées sur place étaient des modèles pour être dupliqués aussi facilement que des tirages photos argentiques. Tout le monde se doutait qu’en vendant le procédé de fabrication du nylon aux chinois, ils allaient un jour nous en vendre, mais personne n’avait compris que l’on s’était tiré une balle dans le pied : les chinois nous vendraient aussi les tissus, puis les fringues et tout le reste, et même les machines pour les usines textiles qui vieillissaient en Europe.

« L’avenir apparaissait radieux les taches lourdes et malpropres seraient accomplies par des robots, tous les individus auraient accès à la culture et au savoir. Le plus défendu, ce qu’on avait jamais cru possible, la pilule contraceptive, était autorisé par une loi. […] Avec l’emploi stable, les jeunes ménages ouvraient un compte bancaire, prenaient un crédit Cofremca pour s’équiper d’un réfrigérateur avec compartiment de congélation, d’une cuisinière mixte […] Ils étaient à l’aise avec la nouveauté, tiraient fierté de se servir d’un aspirateur ou d’un sèche-cheveux électrique. La curiosité l’emportait sur la défiance. On découvrait le cru et le flambé, le steak tartare, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en flocons, les petits pois surgelés, les cœurs de palmier, l’after-shave et l’Obao dans la baignoire. […] »

« Du jour au lendemain, on était devenus adultes. »

[Extraits Les Années de Annie ERNAUX, p89 et suiv. nrf janv 2008]

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